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Propos négationnistes sur France Culture, suivi de L’État français et le crime contre l’humanité par Philippe Bouchereau

« Il faut rendre […] la honte plus honteuse encore, en la livrant à la publicité. » Karl Marx

 

Lors de l’émission radiophonique Les matins de France Culture, « L’invité du matin », du 30 mai 2017, animée par Guillaume Erner en présence de l’historien, spécialiste en relations internationales, Pierre Grosser, les propos suivants ont été tenus :

Pierre Grosser : « L’Ukraine quand même a connu ce qu’aujourd’hui est appelé un génocide. Je pense que… pour moi, personnellement, le terme est sans doute excessif, mais il n’empêche que Staline a sciemment laissé mourir quelques millions d’Ukrainiens lors d’une famine au début des années trente. »

Guillaume Erner : « À partir du moment où il s’agit d’une famine délibérée, que cette famine est conçue pour dépeupler un lieu, on peut parler de génocide. »

Pierre Grosser : « Non. Je pense qu’il n’y avait pas la volonté de liquider complètement le peuple ukrainien ou de déplacer le peuple ukrainien… et de… Il [Staline] voulait finalement arrêter avec toute forme de nationalisme ukrainien, mettre au pas les Ukrainiens et les paysans ukrainiens qui n’acceptaient pas forcément la collectivisation. Donc, je pense que c’est un petit peu différent, si vous voulez, du terme qu’on utilise notamment pour le génocide juif ou même des Arméniens. »

Guillaume Erner : « Enfin, en tous les cas, en Ukraine, sous le terme d’Holodomor, il reste connu comme étant un holocauste. »

Pierre Grosser : « Bien sûr, absolument, absolument. »

« Je pense que… pour moi, personnellement » il n’y a pas de doute, le terme de génocide est « excessif », dit Grosser. Au contraire de l’allégation de l’agrégé d’histoire, Staline n’a pas « sciemment laissé mourir quelques millions d’Ukrainiens lors d’une famine [je souligne] au début des années trente. » Il a sciemment assassiné et fait disparaître massivement des Ukrainiens. La Grande famine de 1933, « L’année trente-noire » comme la nomme Leonid Pliouchtch, n’a pas d’autre cause que la volonté génocidaire d’anéantir « au nom de la race mentale de l’homme nouveau soviétique ». Il n’y a pas de cause extérieure, une famine naturelle au début des années trente au pays du « grenier à blé de l’Europe », dont Staline aurait profité pour « laisser mourir ». Non pas « lors d’une famine » mais au moyen d’une famine artificielle décidée et organisée. La Grande famine de 1932-1933 a été planifiée. Elle est génocidaire et non naturelle.

Staline « voulait finalement arrêter avec toute forme de nationalisme ukrainien, mettre au pas les Ukrainiens et les paysans ukrainiens qui n’acceptaient pas forcément la collectivisation. » L’expert Grosser nous ressert la version stalinienne du nationalisme ukrainien et de la collectivisation forcée, autrement dit la « dékoulakisation », la « guerre des classes », la « guerre contre les paysans », toute la phraséologie de la déraison idéologique stalinienne. L’idéologue Grosser justifie la Grande famine par la raison politique. La définition du concept juridique de génocide ne retient pas la catégorie du politique. De sorte que le recours à la raison politique est négationniste. Aucune raison politique ne justifie l’anéantissement des Ukrainiens en tant qu’humanité. La violence génocidaire n’est pas la violence politique. Grosser parle la langue de Staline.

Le concept de génocide, faut-il rappeler, est un concept juridique. L’historien sérieux, quand il use de ce concept, ne peut le penser que dans le cadre rigoureusement défini par le droit. Sans doute est-il toujours nécessaire de discuter un concept et ouvrir de nouvelles perspectives par la critique, mais on se place alors sur un autre plan. De même, il est de l’ordre de la raison que se développent diverses interprétations du processus génocidaire, toujours dans le cadre du concept juridique cependant. Tant que le concept n’est pas modifié par les juristes eux-mêmes, qui ne manquent pas d’esprit critique, l’on en veut pour preuve que ce concept a une histoire, qu’il se transforme dans le rapport aux génocides, l’on se doit de respecter scrupuleusement la définition existante dès lors qu’il faut juger ici et maintenant. Or, dans la corporation corporatiste des historiens domine une cacophonie confusionniste, à chacun son ou ses génocides. À chacun son dada et les vaches seront bien gardées ! Et le négationnisme se porte au mieux.

Erner rétablit la vérité en énonçant que la Grande famine « a été délibérée », « conçue ». Grosser insiste : « Non ». « Je pense qu’il n’y avait pas la volonté de liquider complètement le peuple ukrainien. ». Cet argument est une falsification de la définition juridique du crime de génocide, attendu que ce concept incrimine l’anéantissement d’un peuple en « tout » ou en « partie ». Dans la falsification de la définition se lit l’intention négationniste.

Grosser semble ne pas savoir de quoi il parle. Le « je pense, moi, personnellement » ne pense pas. Preuve encore : l’idée saugrenue de comparer avec les génocides des Juifs, « génocide juif » (sic), et des Arméniens. Chaque génocide est singulier. Assurément, le concept juridique entend bien un point commun à tous les génocides, faute de quoi il n’y aurait pas de définition. Et ce point nodal est celui d’une intention criminelle spécifique, distincte des autres types de crime contre l’humanité. Pour forger le concept, il a nécessairement fallu s’appuyer sur des faits historiques ; l’on peut désormais juger selon le concept indépendamment de ces faits. Au reste, il n’est pas vain de rappeler que les faits historiques sur lesquels Lemkin, fondateur du concept de génocide, s’appuyait, étaient les génocides des Arméniens, des Ukrainiens et des Juifs.

Un déplacement forcé d’une population, d’une partie ou d’un peuple, est un ethnocide non un génocide. Les Ukrainiens ont été victimes de ces deux crimes contre l’humanité.

L’on remarque « ou même des Arméniens ». Ouf ! In extremis ce génocide trouve droit de cité. Il n’y a pas si longtemps encore, pour nier un génocide, il suffisait de dire « ce n’est pas un génocide parce que cela n’a rien à voir avec le génocide des Juifs, le seul et unique génocide. » Désormais, le génocide des Arméniens, bien que toujours nié par l’État turc, est reconnu internationalement, y compris par la France, tardivement il est vrai, mais c’est que la France est championne du monde des droits des gens, image de marque frauduleuse bien connue. Le génocide des Ukrainiens est de plus en plus largement reconnu, par 24 pays à ce jour. Comme de coutume, pas encore par la France. Grosser, ex-directeur des études de l’Institut diplomatique du Ministère des Affaires étrangères dès sa création en 2001 jusqu’en 2009, et d’autres, comme il n’y a pas encore très longtemps Nicolas Werth, n’y sont pas pour rien, évidemment. Un jour, l’on entendra dire grossièrement : « Pour le cas des Cambodgiens, c’est un petit peu différent, si vous voulez, du génocide des Juifs, ou même des Arméniens, ou même des Ukrainiens. » Rideau !

En pleine ère grosserienne, 2005, en réponse à la demande du sénateur Jean-Pierre Vial, pour la reconnaissance du génocide des Ukrainiens (J.O. Sénat du 20/01/2005), le Ministère des Affaires étrangères français, avec le mérite de la clarté bureaucratique d’État, dire tout et son contraire, déclarait (J.O. Sénat 24/03/2005) : « Concernant la grande famine de 1932-1933, l’emploi du terme ‘‘génocide’’ fait débat. » Par « débat », il faut entendre débat démocratique, naturellement. Voilà bien une pitrerie, les « thèses » des universitaires étaient négationnistes pour la plus grande part : orientation négationniste de la recherche, censure par les directions des écoles doctorales, contrôle des directeurs de recherche, épuration de toute recherche critique. Les mandarins tenaient le haut du pavé et amusaient la galerie, dans les salles de classe et couloirs universitaires, et autres lieux confinés de l’obscure grande famille tuyau de poêle[1]. « Au regard de la définition juridique du génocide rappelée plus haut [le génocide est défini comme un acte « commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel »] l’emploi du terme de ‘‘génocide’’ pour qualifier cette politique criminelle délibérée n’est pas nécessairement adapté dans la mesure où l’objectif des autorités soviétiques n’était pas tant de détruire un ou des groupes ethniques ou nationaux qu’une structure sociale : la paysannerie libre. » Parti pris honteux et interprétation mensongère de l’histoire étayée sur une falsification des faits historiques. Le, ou les rédacteurs, de ce texte ne livre que la version négationniste. Le Ministère des Affaires étrangères prend donc, délibérément, position en faveur du négationnisme non critiqué. « Il n’est cependant pas établi qu’il [le régime stalinien] ait cherché à exterminer la population ukrainienne dans son ensemble. » Le rédacteur-janissaire rappelle la définition juridique du crime de génocide et la falsifie en même temps. La définition dit « en tout » ou « en partie » et le censeur énonce « l’ensemble » ; dans le raisonnement « y’a comme un défaut ». Le Ministère des Affaires étrangères élabore un négationnisme d’État. Cela est facile à déchiffrer.

« En l’absence de consensus parmi les historiens et les juristes sur cette question, le gouvernement français n’envisage pas à ce stade de se prononcer sur la qualification politique et juridique de la grande famine comme crime de génocide. » Il y a, en 2005, un large consensus négationniste parmi les historiens. « Il appartient davantage aux États concernés (Ukraine, Russie, Kazakhstan) qu’à la communauté internationale de donner leur interprétation historique de ces événements tragiques. » Telle est la conclusion immonde de la décision étatique française. On voit mal pourquoi le janissaire-censeur se donne la peine de dire « à ce stade » puisque l’État français, parlant au nom de la France comme toujours, bafoue la Convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide en niant qu’elle soit le produit de la raison universelle au service de la cause universelle du droit des gens, renvoyant les parties aux « interprétations » des raisons particularistes des « États concernés ».

Grosser manque de lumière diplomatique, il devrait opérer comme Werth : reconnaître le génocide des Ukrainiens car l’histoire rattrape même les historiens, surtout ceux qui la falsifient. Et la pression internationale va s’accentuer. Werth, lui, a subtilement compris. Il risque fort, l’histrion Grosser, de se retrouver dans la situation d’un Gilles Veinstein qui disait : « Si la France reconnait le génocide des Arméniens, je ne m’amuserai plus à le nier. »

Pour finir, Erner tente une nouvelle fois de rétablir la vérité : « Enfin, en tous les cas, en Ukraine, sous le terme d’Holodomor, il reste connu comme étant un holocauste. » L’intention est bonne. Le propos maladroit. Sans doute le crime est-il reconnu en Ukraine sous le nom de Holodomor (extermination par la faim), Grosser en convient « bien sûr, absolument, absolument », et comment ne pas en convenir ! La Grande famine reconnue par les Ukrainiens en tant que génocide est un fait, en rien cependant un argument pertinent pour les négationnistes. Souvenons-nous que pour les Arméniens, l’on a longtemps dit qu’il ne s’agissait que d’une revendication particulariste, celle du « communautarisme arménien », et Werth, avant de faire la toilette du mort, toute sa vie intellectuelle durant a usé du slogan « le génocide des Ukrainiens n’est reconnu que par les nationalistes ukrainiens », pour disqualifier la nécessaire exigence de reconnaissance juridique universelle du crime de génocide.

Pourquoi « enfin, en tous les cas » ? Manque de rigueur et de vigueur du journaliste. Ce génocide n’est pas reconnu par les seuls Ukrainiens, faut-il insister. Et le terme « holocauste » est en l’occurrence déplacé, comme il l’est pour tous les génocides, y compris donc le génocide des Juifs. Holocauste, tartufferie théologique.

Demain, aujourd’hui donc, si l’État français persiste dans son divertissement négationniste, il réaffirmera : il n’y a pas consensus parmi les historiens. La preuve ? Pierre Grosser ! Historien, membre du Centre d’histoire de Sciences Po.

Le 27 juin 2017

Sur la Grande famine en Ukraine, voir le dossier La Grande famine en Ukraine, 1932‑1933, revue L’Intranquille 2-3, 1994, Paris. Et les résumés sur https://revuelintranquille.com

 

Post-scriptum du 12 janvier 2018

L’État français et le crime contre l’humanité

Il y aurait une histoire à écrire, une historiographie à dresser concernant l’histoire entendue comme l’histoire de la domination et de l’anéantissement de peuples par d’autres peuples. Concernant la France, cette histoire pourrait commencer par la légalisation du crime contre l’humanité par le Roi-Soleil. Pierre Truche, dans Crime contre l’humanité, examine : « Un exemple de crime contre l’humanité légal est bien connu. Le code noir signé par Louis XIV en mars 1685 règle ‘‘ce qui concerne l’état et la capacité des esclaves dans mes îles d’Amériques ». L’esclavage est considéré non comme un crime contre l’humanité, ce qu’il est incontestablement, mais comme une réponse aux besoins manifestés par les officiers de ces îles ‘‘de l’autorité et de la justice du Roi pour y maintenir la discipline de l’Église catholique, apostolique et romaine’’. À cet effet, les Juifs doivent être chassés dans les trois mois et tous les esclaves baptisés. ‘‘Déclarons les esclaves être meubles’’, proclame l’article 44, ce qui justifie leur incapacité juridique et les restrictions de droits auxquelles ils sont soumis. »

Et l’historiographie pourrait s’achever provisoirement, car l’histoire continue, par la participation obscure de l’État français dans les génocides récents en Bosnie et au Rwanda et sa participation présente dans la liquidation ethnocidaire de la République de Macédoine.

Dans le même temps, il serait du plus grand intérêt, pour l’opinion publique de bon sens, de rédiger, au titre de complément indispensable à cette historiographie, un dictionnaire des nuisances intellectuelles absolues. Par nuisance intellectuelle absolue, j’entends ces intellectuels, modernes janissaires, qui ont participé dans le passé ou participent au présent, sous des formes diverses, à l’élaboration ou à la justification idéologiques des crimes contre l’humanité. Sachant par ailleurs que ces idéologues, falsificateurs de la réalité historique, non pas gens de lettres mais ennemis du droit des gens, en général en apparence tout-sourire-très-aimable, n’existent que parce qu’ils sont acceptés ou tolérés par la société civile, ou une partie de la société civile, s’accommodant fort bien de ces crimes. Cette société civile n’a rien d’un peuple (au sens rousseauiste) et tout d’une populace qui s’identifie à la raison d’État du crime contre l’humanité.

[1] Expression de Jacques Prévert, par la suite popularisée, voir La Famille Tuyau de Poêle, pièce de théâtre 1933.