Revue L'Intranquille

Les têtes d’Ömer Kaleşhi L’en-tête du monde

Les têtes coupées, fichées sur des pieux où exposées dans les niches de la honte,

hantent les Balkans et les récits de ces lieux à l’histoire ensanglantée.

Têtes baissées, têtes sauvées,

Têtes relevées, têtes tranchées!

Longtemps, les têtes dans le sac s’oubliaient dans l’horreur de l’épouvante.

Dès, qu’entêtées, elles se redressaient, à jamais se perdaient.

Les têtes d’Ömer Kaleşhi ont du sang la couleur.

Mais, dans l’expression, le sentiment de la douceur et aussi de la douleur.

Des racines qui leur donnèrent vie plus aucune trace.

Les corps disparus, dans le linceul blanc du deuil se sont perdus.

Les têtes seules font corps contre l’oubli.

Elles trouvent refuge dans les troncs mutilés des arbres, dans les paniers vides béant au rien.

Du néant émergent tels des souvenirs éternels inscrivant leur présence dans la mémoire de chacun.

Qui d’y retrouver un instant cher et paisible, qui d’y saisir le malheur dans l’instant tragique.

De l’épouvante à l’épouvantail, se décompose la substance humaine pour n’être qu’évanescence ou simple absence. Des natures mortes.

Si deux têtes se reposent l’une sur l’autre, de leurs corps absents ou cachés s’expriment la profonde déliaison.

Déchirure qui pourtant appelle l’union dans le drame répété des Balkans.

Tête bêche, les poissons pendus, les têtes sans corps suspendues, perdent pieds. Sur le fil du rasoir, au péril nouveau, balancent leur désespoir.

Du gouffre tentent de sortir mais l’Hostile les guette et promptement elles épousent le fond de l’obscurité échappant au chaudron de l’enfer.

Si le corps est, dans sa suggestion, il devient derviche tourneur s’élevant en cercles concentriques, dans un tourbillon, au-dessus de la terre et de ses tourments.

Elles se distinguent parfois si peu de l’animal. De l’humain au chien, quelle distance? Moins que rien.

En lieu et place des corps, longs pans de drap, de bure, de robe, de toge, tels des champs vierges déroulés en attente du semeur de la graine de l’éphémère appartenance.

La fugue des yeux en imploration ou supplication devant la Toute Puissance des Cieux ou des Ténèbres. Yeux aveugles, clos dans le noir asservissement. Yeux absents, présage de la Funeste qui évide. Enfin yeux de l’enfant et de la jeune fille ouverts sur leur innocence et la promesse d’une paix à venir.

Ô enfant de l’avenir sauras-tu, toi le berger, tes bêtes guider dans les pâturages sans âge, à la recherche du glorieux présage.

Les vergers ont leurs têtes pleines de fruits rouges qui n’attendent que hottes, corbeilles et paniers et le dos de l’enfant pour les porter sur les bazars bavards.

L’arche des Balkans est panier, tressé des herbes sauvages, où cueillette des enfants fut longtemps l’impôt du sang. C’est pourtant cette corbeille rustique qui de refuge sert lors des avaries de l’Histoire. Emportée au gré des chemins boueux et chaotiques, elle déverse les fruits de ses entrailles sur des rivages inconnus où le banni devient bannière et l’exil amer sa boussole.

Point de héros, des têtes innombrables, anonymes tel le conteur qui de l’oral fait sa mémoire et de la voix déborde la parole, tournant et retournant à l’infini le dit collectif dans sa ronde de derviche.

Le héros des épopées dans sa corbeille de poix enduite, sur un fleuve exposé, naît sur le corps assassiné de son père. Toi, porté sur le dos de l’enfant, dans ta corbeille de maraîcher, cette arche de Noé, tu tentes de n’être point exposé mais seulement transporté loin de ce monde sans raison.

Monde chamarré, d’une multitude de sangs coloré, tu ne trouves point à t’amarrer.

Toi l’artiste, le héraut, tu offres ta tête entêtée en en-tête du monde.

 

Frosa Pejoska

Paris, mars 2014

http://omerkalesi.com

 

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